(A.P.Hawzah) Le sixième verset de la sourate Al-Tahrime (66) :
يٰا أَيُّهَا اَلَّذِينَ آمَنُوا قُوا أَنْفُسَكُمْ وَ أَهْلِيكُمْ نٰاراً وَقُودُهَا اَلنّٰاسُ وَ اَلْحِجٰارَةُ عَلَيْهٰا مَلاٰئِكَةٌ غِلاٰظٌ شِدٰادٌ لاٰ يَعْصُونَ اَللّٰهَ مٰا أَمَرَهُمْ وَ يَفْعَلُونَ مٰا يُؤْمَرُونَ
Ô vous qui avez cru ! Préservez vos personnes et vos familles, d’un Feu dont le combustible sera les gens et les pierres, surveillé par des Anges rudes, durs, ne désobéissant jamais à Allah en ce qu’Il leur commande, et faisant strictement ce qu’on leur ordonne.
À partir ce verset qui appelle les croyants à se préserver eux-mêmes ainsi que leurs familles d’un Feu dont le combustible sera les hommes et les pierres, et qui sera confié à des anges rudes et puissants, il est possible de dégager quatre axes fondamentaux applicables à la vie individuelle et sociale. Nous développerons ci-dessous chacun de ces axes de manière analytique, sans reproduire directement les paroles des exégètes, mais en nous appuyant sur les indications et les implications propres au verset lui-même.
1. L’importance de la réforme intérieure et de la piété (taqwâ) comme première étape du salut du Feu
Le verset débute par l’adresse : « Ô vous qui avez cru » (« يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا »), puis énonce immédiatement l’ordre : « Préservez-vous vous-mêmes » (« قُوا أَنْفُسَكُمْ »). Cet enchaînement montre que toute réforme de l’environnement extérieur suppose nécessairement, en préalable, une réforme intérieure. Le terme « qû » (« قُوا »), issu de la racine « wiqâya », qui signifie couvrir, protéger et préserver, indique clairement ici que l’homme doit d’abord se construire une protection pour lui-même. Cette protection n’est autre que la taqwâ, c’est-à-dire un état de vigilance permanente dans lequel l’homme se considère à chaque instant comme étant en présence d’Allah Très-Haut et, de ce fait, s’abstient de tomber dans le précipice du péché et de faire preuve de négligence dans l’accomplissement des obligations.
Dans cette perspective, la réforme intérieure ne signifie nullement l’isolement ni le retrait de la société ; elle signifie plutôt l’affermissement des fondements de la foi dans l’intimité de l’être, afin que l’homme, avant de songer au salut d’autrui, empêche sa propre personne de sombrer dans le marécage des passions et des désirs égoïstes. Le Feu de l’Enfer, que dans la suite du verset est venu, n’est pas seulement une menace ; il apparaît également comme le reflet des actes et des intentions de l’homme lui-même. Dès lors, s’en préserver sans purifier l’intériorité et assainir le comportement paraît impossible.
D’un autre côté, l’ordre divin « Préservez-vous vous-mêmes » implique cette vérité fondamentale : chaque croyant est responsable de son propre destin éternel et ne peut transférer cette responsabilité à autrui. La taqwâ, en tant que notion coranique englobante, recouvre toutes les dimensions de la vie, depuis la croyance jusqu’à la morale, et depuis l’adoration jusqu’aux transactions. Sa réalisation constitue donc la première et la plus indispensable des étapes sur le long chemin du bonheur véritable.
Sans cette réforme intérieure fondamentale, tout effort entrepris pour guider les autres reposera sur des bases fragiles ; car le modèle pratique donné par l’homme se manifeste dans son comportement avant même de s’exprimer par sa parole. Ainsi, le verset oriente les croyants vers le véritable point de départ : une voie dont le fondement réside dans la réforme de soi et dans le renforcement de la taqwâ dans les profondeurs de l’être.
2. La responsabilité du responsable de la famille envers son épouse et ses enfants
Après l’ordre « Préservez-vous vous-mêmes » (« قُوا أَنْفُسَكُمْ »), le verset ajoute immédiatement : « et vos familles » (« وَأَهْلِيكُمْ »), élargissant ainsi la responsabilité du domaine individuel au domaine familial. Cette extension fait peser une lourde responsabilité sur celui qui assume la charge de la famille ; cela signifie que l’homme, à l’égard de ceux qui vivent sous son toit et se nourrissent à sa table, n’est pas seulement responsable de leur subsistance matérielle, mais également de la préservation de leur santé spirituelle, de leur foi et de leur moralité.
La famille constitue le premier cadre, et l’un des plus influents, dans lequel se forme la personnalité de l’individu. Toute négligence dans l’éducation religieuse et morale de ses membres peut les exposer à des égarements dont l’issue ne serait autre que le Feu. Le responsable de famille ne peut donc se décharger de cette mission essentielle sous prétexte de ses occupations quotidiennes ou au nom d’une prétendue liberté individuelle ; car le verset s’adresse directement à lui et lui demande de placer également les siens sous la protection de la taqwâ et des œuvres pieuses.
Cette responsabilité ne se limite nullement aux paroles et aux exhortations ; elle dépend avant tout du comportement et du mode de vie du responsable, car les membres de la famille suivent consciemment ou inconsciemment le modèle qu’il leur offre par son comportement. À ce titre, il lui appartient de créer au sein du foyer une atmosphère imprégnée du rappel d’Allah, de l’accomplissement de la prière, de la récitation du Coran et de la noblesse du caractère, afin que l’épouse et les enfants perçoivent la foi non comme un ensemble de prescriptions sèches et dépourvues de vie, mais comme une réalité vivante, douce et épanouissante.
De même, il doit demeurer vigilant face aux déviations morales et religieuses qui peuvent affecter les membres de sa famille, et, avec patience et affection, les ramener vers le droit chemin, avant que la négligence et l’insouciance ne permettent aux graines du péché de prendre racine et de se développer dans leurs cœurs.
Cette vision fait de la famille l’unité fondamentale de la société et considère le responsable du foyer comme un gardien qui devra rendre compte devant Allah Très-Haut de la manière dont il aura assumé cette responsabilité.
3. La nécessité de l’enseignement religieux, de la prescription du bien (al-amr bil-ma‘rûf) et de l’interdiction du mal (an-nahy ‘an al-munkar) au sein de la famille
L’expression « vos familles » (« أَهْلِيكُمْ ») ne renvoie pas uniquement à une simple surveillance ou à une protection passive ; elle implique également l’enseignement et l’orientation continus. En effet, il ne suffit pas de tenir les membres de la famille éloignés du péché ; il faut aussi leur transmettre les connaissances religieuses nécessaires afin qu’ils soient eux-mêmes capables de distinguer la voie droite de l’égarement. Cela correspond précisément à la responsabilité de l’éducation religieuse, qui est particulièrement efficace au sein du foyer familial.
L’amr bil-ma‘rûf au sein de la famille consiste notamment à encourager et à inciter les membres du foyer à accomplir les obligations et les actes méritoires, comme la prière, le jeûne, l’aumône, la sincérité, la bienfaisance et la bonté envers autrui, tout en les familiarisant avec la philosophie et la sagesse qui sous-tendent ces prescriptions, afin que les actes d’adoration ne soient pas accomplis par simple habitude, mais avec connaissance, conscience et amour.
Parallèlement, le nahy ‘an al-munkar consiste à avertir au moment opportun et à empêcher les membres du foyer de tomber dans le mensonge, la médisance, le gaspillage, l’injustice et tout ce qui attire la colère divine.
Cette mission doit toutefois être exercée avec douceur, modération, discernement et sagesse afin d’aboutir au résultat recherché ; car il arrive que la dureté et l’autoritarisme éloignent non seulement les cœurs de la religion, mais renforcent également la résistance négative à l’égard de la vérité.
Le lien entre l’amr bil-ma‘rûf, le nahy ‘an al-munkar et le concept de « qû » (« قُوا ») dans le verset montre que ces deux principes constituent parmi les moyens essentiels permettant de protéger la famille contre le Feu. Tout ma‘rûf est en effet une lumière qui dissipe les ténèbres de l’ignorance, tandis que tout munkar est un fléau dont les conséquences sont liées à la brûlure du péché.
Dans ce contexte, le rôle du responsable familial ne se limite pas à transmettre des informations sèches ou à imposer des prescriptions juridiques. Il doit également susciter les questions essentielles, répondre aux ambiguïtés et aux doutes, et offrir aux membres de sa famille les conditions nécessaires à leur croissance intellectuelle et spirituelle.
De même, organiser au sein du foyer des rencontres familiales consacrées à la récitation et expliquée du Coran, à l’évocation des récits édifiants des Prophètes et des pieux serviteurs d’Allah, ainsi qu’au rappel de la Résurrection et des châtiments divins, compte parmi les méthodes les plus efficaces de l’éducation religieuse au sein de la famille.
En définitive, l’éducation familiale n’est jamais une action ponctuelle ; elle constitue un processus progressif et continu qui doit être conçu et mis en œuvre en fonction de l’âge, de la compréhension et de la situation de chaque membre de la famille, afin que l’arbre de la foi puisse prendre racine dans les cœurs et porter ses fruits dans toutes les dimensions de la vie.
4. La grandeur et l’effroi du Feu de l’Enfer et son rôle dans la motivation au salut
La seconde moitié du verset présente une représentation saisissante du Feu de l’Enfer : son combustible sera constitué des « hommes et des pierres » (« النَّاسُ وَالْحِجَارَةُ »), tandis que des gardiens décrits comme « rudes et puissants » (« غِلَاظٌ شِدَادٌ ») lui seront assignés. Ils ne désobéissent jamais à Allah dans ce qu’Il leur ordonne. Une telle description ne peut manquer de faire trembler le croyant conscient et éveillé.
Cette représentation n’a pas pour objectif d’instaurer une peur imaginaire ou paralysante ; elle vise plutôt à réveiller la conscience, la vigilance et la détermination dans le cœur des croyants. Le Feu de l’Enfer, dans ce verset, n’est pas simplement un phénomène naturel : il constitue une manifestation concrète des mauvaises œuvres que l’être humain a lui-même préparées. Son combustible est constitué de ces mêmes êtres qui, par leur mécréance et leur injustice, se sont eux-mêmes précipités dans ses flammes.
Quant aux pierres, elles étaient, dans le contexte de l’Arabie, les idoles adorées et fabriquées par les hommes. Elles symbolisent donc ces matières inertes et dépourvues de vie auxquelles les hommes se sont attachés, se laissant ainsi détourner du Dieu véritable.
Mais la description la plus terrifiante demeure peut-être celle des anges chargés du châtiment, qualifiés de « rudes » (« غِلَاظ ») et de « puissants » (« شِدَاد »). Ils ne font preuve d’aucune faiblesse dans l’exécution du châtiment divin. Ces anges ne sont pas simplement d’une fermeté extrême à l’égard des pécheurs ; ils se caractérisent aussi par leur obéissance parfaite, totale et inconditionnelle au commandement d’Allah. Cela constitue en soi un avertissement adressé aux croyants : il n’existe ni échappatoire ni possibilité de fuite devant la justice divine, si ce n’est pour celui qui, avant que ne vienne l’heure du châtiment, se sera préservé de cette issue par le repentir et les œuvres pieuses.
Cette représentation saisissante du Feu transforme ainsi la mission contenue dans les paroles « Préservez-vous vous-mêmes et vos familles » (« قُوا أَنْفُسَكُمْ وَأَهْلِيكُمْ »), d’un simple conseil moral en une nécessité vitale et urgente. En effet, le Feu n’attend pas et n’accorde aucune indulgence.
Ainsi, la crainte du Feu, en tant que puissant moteur intérieur, pousse l’être humain à se mobiliser et à saisir toutes les occasions possibles pour instruire, éduquer et réformer sa propre personne ainsi que les membres de sa famille.
Cette crainte doit cependant être accompagnée de l’espérance en la miséricorde divine, afin de ne pas conduire l’homme au désespoir ; elle doit au contraire l’engager sur une voie dans laquelle il redoute le châtiment tout en plaçant son espérance dans la grâce et la générosité de son Seigneur.
En définitive, le verset, en décrivant l’obéissance absolue des anges aux commandements d’Allah, enseigne aux croyants que la seule véritable voie pour se préserver de l’emprise de ces anges rudes consiste, dès ici-bas, à se soumettre aux commandements divins. C’est ainsi que l’homme pourra, dans l’au-delà, traverser le Ṣirât avec dignité et atteindre le Paradis de l’agrément divin.




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